Psychopathologie et pulsions

     Venons en donc aux pathologies psychiques liées au traitement interne des pulsions en nous.

    Le conflit intrapsychique et la formation de compromis Il me parait intéressant de rappeler ici que toute une gamme des symptômes psychique, et c'est la proposition principale de Freud concernant les symptômes névrotiques, seront générés soit par un conflit intrapsychique créé par la coexistence et la confrontation entre la nécessité de la réalisation d'un but pulsionnel et l'interdit social intériorisé concernant le mode de réalisation de ce but pulsionnel, soit par une formation de compromis par l'appareil psychique, prenant la forme d'un symptôme pour faire face au retour à la conscience d'éléments pulsionnels censés être cloitrés dans inconscients.

Or pour moi, un autre mécanisme psychique va pouvoir générer des symptômes psychiques en lien avec le traitement interne des pulsions, et ce par le biais de deux phénomènes.

 

La répression psychique pulsionnelle pathogène

 

Ces deux phénomènes sont générés par l'impossibilité de transformer efficacement une pulsion en nous (en l'aménageant, en la sublimant ou en la refoulant) à cause de ce mécanisme problématique que j'appelle la répression pulsionnelle pathogène. Elle correspond à la chronicisation de la répression de la pulsion dont le but est de suspendre l'enjeu pulsionnel pour pouvoir le transformer. En effet cette suspension doit absolument être temporaire pour pouvoir appliquer la transformation dans la gestion interne de la pulsion. Elle est une réaction bancale mise en place face à une pulsion insupportable, inacceptable devenue impensable. Et quand elle se chronicise, cette répression devient le seul mécanisme interne en capacité de gérer cette pulsion donnant lieu au premier phénomène entrainant du symptôme psychique. Ce terme de répression est particulièrement bien adapté à cette situation psychiquement problématique, car il signifie un maintient par la force dans un lieu ou un état silencieux, d'un élément qui aurait tendance à essayer d'en sortir ou à s'exprimer. C'est comme une contention psychique. C'est donc une tension couteuse en énergie et en ressources pour contenir sans arrêt une représentation pulsionnelle interne hors de la conscience alors qu'elle tend à y revenir régulièrement.

  Le deuxième phénomène qui peut générer du symptôme psychique lié au traitement des pulsions est, pour moi, aussi en lien avec cette répression psychique pathogène, sera lié au blocage de la pulsion en question qui ne peut alors plus garantir l'instinct qu'elle est censé servir.

    Cela met alors le sujet dans une situation interne qui fait entrave à cet enjeu dans lequel sont inconsciemment engagés tous les membres d'une espèce : la survie de sa propre espèce. Je fais l'hypothèse que cela devient alors une source inconsciente d'angoisse chez le sujet en question. Une angoisse sur laquelle il sera très difficile de mettre un sens.

 

Qu'est ce qui génère la répression psychique pathogène d'une pulsion ?

  Pour moi cela advient quand, dans un groupe d'appartenance, une pulsion est devenue insupportable, inacceptable. C'est à dire quand socialement, culturellement, familialement, donc à un niveau groupal, une pulsion est devenue un tabou. Ainsi cela signifie que dans l'appareil psychique d'un sujet appartenant à ce groupe il en est de même. Or un tabou est quelque chose d' « interdit à évoquer ». Il devient donc un « impossible à penser ». Cette pulsion est alors un impensable, un insupportable groupal, inabordable dans le lien et inélaborable intérieurement. C'est ce qui fait que cette pulsion devient intraitable psychiquement et donc intransformable. Il est important de comprendre que le rejet de cette pulsion ne se limite pas à être un interdit. Car l'interdit est nommable et pensable. On parle l'interdit, on le nomme et on peut l'expliquer, justifier pourquoi c'est interdit. La pulsion taboue, elle, devient quelque chose de sacralisé en négatif et donc quelque chose de tellement insupportable que l'on ne peut tolérer ni qu'elle soit nommé, ni qu'elle apparaisse à la conscience au risque d'être marqué du signe du tabou soi-même. C'est à dire que même la simple représentation mentale de cette pulsion est insupportable et inacceptable. Le risque serait d'être rejeté, ostracisé, de devenir un paria, d'être coupé de ses assises, de son appartenance.

  Cette pulsion est donc intraitable intérieurement. Et l'intraitabilité interne de cette pulsion fait qu'elle ne peut subir aucun des mécanisme de transformation adaptatif des pulsions. Elle ne sera donc pas refoulée (ce qui est pourtant le mécanisme adaptatif qui permet de se protéger des représentations pulsionnelles inacceptable) et elle fera immédiatement vivre au sujet, quand elle se présentera à lui, cet « insupportable interne » ainsi que le risque social et individuel de la honte. L'appareil psychique du sujet n'a comme solution immédiate que l'évitement de cette motion pulsionnelle. En effet, la pulsion est un mécanisme interne, même si des éléments externes peuvent la solliciter. Donc pour éviter l'activation d'une pulsion il n'y a que deux solutions. Soit de s'aménager une vie qui permettrait d'éviter tous les stimulateurs externes de cette pulsion, mais cela ne permet pas de se protéger du risque interne d'activation de cette pulsion. Soit d'utiliser la répression immédiate dès que cette pulsion et ses modalité possibles de résolution sont activés. Car sous le coup de l'insupportable interne ressentit, le mécanisme de répression psychique qui a pour but de suspendre immédiatement l'enjeu pulsionnelle et donc la réalisation du but pulsionnel, va devenir le seul mécanisme de traitement de cette pulsion possible.

Je fais alors l'hypothèse que ces représentations pulsionnelles taboues sont maintenues hors de la conscience dans l'espace du préconscient par un mécanisme de répression sans cesse réactivé. En effet, à chaque fois qu'à la faveur d'un besoin interne ou d'une sollicitation dans l'environnement ces représentations préconscientes seront sollicités, elles auront tendance à revenir à la consciences nécessitant une dépense d'énergie pour ré-appliquer en urgence le mécanisme de répression psychique pour les relayer hors de la conscience, dans le préconscient, espace inconscient précaire. Ce mécanisme générant la nécessité d'un effort sans arrêt réactualisée. La répression devient alors un mode de fonctionnement très énergivore.

Parenthèse :

Cette pulsion est alors contenue par le mécanisme interne de répression psychique qui la renvoie hors de la conscience (l'aspect somatique de la pulsion, la tension interne, ne donne alors pas lieu à un mouvement pour la résoudre). La représentation interne de la pulsion est isolée du conscient car elle est inacceptable. Sauf que cette « intraitabilité » de la pulsion empêche que soit mis en place la transformation pulsionnelle qu'est le refoulement de cette pulsion groupalement inacceptable et qui vise justement à protéger le sujet de cette représentation inacceptable en maintenant durablement cette représentation pulsionnelle dans cet espace hors de la conscience qu'est le CA freudien. En effet pour que l'appareil psychique d'un sujet puisse intégrer la nécessité du refoulement d'une pulsion et le mettre en place, il faut déjà que cette pulsion ait pu être l'objet d'échanges, de discussions, de mentalisation, directs ou indirects mettant l'accent sur son aspect interdit. Pour qu'un interdit devienne un interdit il faut que l'interdiction soit formulée voir discuter. Quand la pulsion est inabordable ou insupportable au niveau familial ou groupal, toute situation où serait évoquée cette pulsion dans le groupe d'origine serait immédiatement écartée ou entrainerait des réactions de blocage voir de rejet.

Pourquoi cette répression psychique chronique va-t-elle être pathogène ?

1) L'épuisement de l'énergie, l'attaque narcissique, l'évitement etc.

 

     Tout les éléments internes concernant cette pulsion sont donc sous contention (sensations corporelles, mouvements suscités, fantasmes associés et représentations générés). La pulsion devient alors intraitable, et le double mécanisme de répression des éléments pulsionnels et d'isolation de la représentation pulsionnelle dans le préconscient devient alors « définitif ». C'est à dire qu'il devient le mode de traitement à part entière de la pulsion. L'enjeu pulsionnel, avec ses représentations et ses sensations et ses modes de résolution doivent alors être maintenus en continue hors de la conscience alors que des sollicitations extérieures et intérieures vont régulièrement les appeler à la conscience. Cela entraine une lutte interne perpétuelle pour empêcher l'accès de cet enjeux pulsionnel à la conscience, ou alors un processus d'évitement de toutes les situations pouvant faire sollicitation, générant une forme d'isolement de la personne. Il y a plusieurs type d'isolement possible. La phobie sociale peut en être un, l'enfermement dans un milieu adapté à cet évitement peut en être un autre, et le rejet de tout, ce ou ceux, qui peut représenter un solliciteur de cette pulsion peut en être une autre, avec son extrême qu'est le fascisme, l'enfermement.

Autrement dit, dans le cadre de la répression pathologique, la représentation pulsionnelle est donc maintenue dans le préconscient, menaçant alors, si elle revient à la conscience, de se ré-associer à la tension somatique et aux modalités de traitements bruts de la pulsion. Or le passage du préconscient au conscient est assez libre. Elle n'est donc pas contenue dans un espace réellement isolé de la conscience comme le ferait le refoulement. C'est comme si vous aviez une maison avec des portes et des fenêtre mobiles mais sans serrure pour les maintenir fermées. Quand il y aurait du vent, elle menaceraient de s'ouvrir toutes seules, il faudrait donc dépenser une énergie importante en courant d'une ouverture à l'autre de manière à les maintenir à peut prêt fermée voir pour les refermer dès qu'elles s'ouvriraient, c'est à dire sans arrêt les jours de grands vent. C'est un peu la configuration de la répression pathologique, alors que le refoulement serait les portes et les fenêtres fermée à clé, c'est à dire maintenues fermées même en cas de vent. Du coup dès que la représentation pulsionnelle commence à pointer le bout de son nez à la conscience, le danger est grand en terme de narcissisme et de culpabilité ou de honte (quand le fenêtre ou la porte s'ouvre). Pourquoi ? Car ces représentations pulsionnelles inacceptables sont refoulées pour nous maintenir dans la croyance que nous ne les avons pas en nous, que ces pulsions ne nous habitent pas. Pourquoi ? Car elles représentent quelque chose de tellement inacceptable dans la société, dans la culture (car cela variera selon les cultures) que si je me rendais compte que parfois cette pulsion me traverse, j'en serais moi-même affecté au niveau de l'estime que je me porte à moi-même, au niveau du respect, du regard, de la considération et de l'amour que je me porte à moi-même. Et j'en tirerais une culpabilité ou une honte écrasante, qui va de paire avec une vision de soi négative, qui peut aller jusqu'à une haine de soi. Ca serait donc relativement dangereux pour mon rapport à moi et mon inscription dans mon milieu social. Car, en effet, l'autre danger de cela c'est le risque d'être exclut du groupe social, d'être ostracisé, d'être mis de côté si le groupe sait que cette pulsion m'habite, ce qui représente un danger fondamental au sein d'une espèce qui fonde sa force et sa survie en grande partie sur l'association en groupe, ce qui est le cas chez les humains. Du coup il faut repousser cette représentation d'urgence hors de la conscience, dans le préconscient, (courir fermer ces fenêtres et portes qui s'entrouvrent), comme quand une pensée nous vient à l'esprit qui ne nous plait pas et que l'on la rejette. Sauf que là l'enjeu est plus grave que le simple déplaisir d'une pensée qui ne nous plait pas. L'enjeu c'est une vision de soi détérioré à l'idée de voir qu'une motion pulsionnelle tabou nous habite, et du coup une culpabilité potentiellement accompagnée d'une auto-punition ou d'un rejet. Une évocation, certes un peu caricaturale, mais illustrant bien ce phénomène se trouve dans l'ouvrage bien connu « Da vinci code ». Le moine Silas qui utilise cet instrument d'auto mortification, le cilice, sur sa cuisse pour se punir de ce qui traverse son esprit montre bien cette notion du danger qui guète le sujet dont une motion pulsionnelle taboue, plus ou moins tenue par la répression pathologique, commence à venir au conscient. Cela génère la honte, la dévalorisation de soi, la culpabilité et l'auto punition.

Et c'est ce qui, d'après moi, sera en partie générateur de symptômes psychiques, liés à cette attaque de soi-même, à l'angoisse du rejet, mais aussi à l'épuisement de l'énergie psychique que cela engendre de devoir sans arrêt renvoyer ou maintenir cette motion pulsionnelle dans le préconscient, comme une sorte de burn-out au sein de l'organisation interne.

2) L'attaque interne de l'enjeu de survie de l'espèce ou l'activation d'une angoisse fondamentale

Une autre hypothèse que je fais pour tenter de donner une explication à l'aspect pathogène de cette répression psychique chronique des pulsions, s'appuie sur l'articulation que j'ai proposé entre les instincts et les pulsions et la fonction de ces deux instances en nous, et notamment le fait que l'on pourrait appeler instincts des fonctions innés dont l'objectif serait de garantir la survie de l'espèce. La mise en acte concrète de ces instincts étant garantie entre autre par les pulsions. Dans ce cadre que je propose pour penser les instincts et les pulsions, une pulsion réprimée et bloquée dans un pseudo traitement psychique ne pourrait alors plus faire son office de garantir le ou les instincts qu'elle est censées mettre en acte, faisant alors frein à l'enjeu interne de survie de l'espèce. En général c'est l'objectif du mécanisme de transformation ou d'aménagement des pulsions que de permettre que les pulsions continuent à être des moteurs de l'application des instincts tout en restant en accord avec les exigences du collectif. Je fais l'hypothèse que la répression d'une pulsion fait qu'elle ne peut plus faire son office de garantir un instinct, mettant en péril l'enjeu de survie de l'espèce, cela génère alors une tension interne difficile à caractériser par le sujet lui même, finalement ressentie comme une angoisse dont la nature ne m'est pas encore apparue clairement, mais qui peut à mon avis être un facteur d'épuisement avec le temps, peut-être reliés à des syndromes anxio-dépressif diffus. Mais cette partie-là est plus délicate à mettre en évidence, elle reste pour l'instant une idée, une hypothèse basée uniquement sur le fait que cela me paraît logique, sans que je n'arrive à la préciser plus.

 

Qu'est ce qui fait alors la différence entre la répression pathogène et le refoulement ?

 

    Le refoulement va traiter efficacement ce qui pose problème dans l'enjeux pulsionnel en l'isolant du conscient de manière sécurisante et définitive, alors que la répression pulsionnelle ne fait que suspendre tous les éléments de la pulsion en question. Son action est donc faite pour être temporaire.

Ce que le refoulement va mettre de côté dans l'enjeu pulsionnel se limitera à ce qui pose problème, à savoir :

- soit la représentation pulsionnel, donc l'inscription psychique de la pulsion. La pulsion elle même n'est donc pas concernée. L'enjeu est suspendu, la représentation encombrante est hors de la conscience, les éléments corporels de la pulsion sont présents mais relié à rien de problématiques et l'affect est géré. C'est ce qui permet que la pulsion qui est mis de côté dans l'inconscient refoulé, protégeant alors le sujet de l'inacceptable de cette pulsion, ne soit pas entièrement figée. Seuls les élément inacceptables sont caché au sujet le reste est géré pour ne pas donner lieu à un passage à l'acte.

- soit la modalité de satisfaction inacceptable de cette pulsion qui deviendra quelque chose qui ne sera même plus envisagé comme une possibilité appartenant au sujet.

La répression pulsionnelle va, elle, mettre en suspens tous les éléments qui concernent la pulsion : la tension interne, corporelle et mentale, désagréable, les mouvements suscités pour résoudre la pulsion, les fantasmes associés et les représentations générés.

En cela ça n'est pas un mode de traitement de la pulsion adapté, car il ne permet pas un fonctionnement fluide du sujet dans son environnement. On peut dire que c'est un mode de non traitement de la pulsion comme décrit précédemment. Une sorte de réaction d'urgence sans arrêt réactivée. Avec la répression pathogène, tout les éléments de la pulsion sont mis au placard. Les éléments somatique sont réprimés, la représentation psychique maintenue dans le préconscient et les modalités de traitement brutes interdites, réprimées aussi. Il n'y a donc plus d'élément disponible pour que cette pulsion soit traité par l'appareil psychique. Traitée c'est à dire, aménagée, sublimée ou refoulée. La tension continue d'exister, elle ne sera pas apaisée, il y aura juste une gestion de l'ordre de l'anesthésie, de l'oubli ou de l'habituation de cette tension quand elle est présente, ce qui provoque ce que l'on a vu.

 

Il est donc fondamental de différencier :

- les situations où un certain mode de gestion d'une de ces pulsions amène à avoir une modalité de traitement de cette pulsion adaptative (aménagement, transformation ou refoulement) sans porter de jugement sur ce choix. Mais en partant du principe que ce mode de traitement de cette pulsion aide l'individu à évoluer au plus prêt de ses besoins dans son milieu (si c'est bien le cas). Donc sans générer de symptôme, de tension interne extrême ou du malaise excessif. Cela implique de n'être pas dans une réflexion qui s'ancre dans un enjeu de normalité comportementale (rapport à la norme), mais où une manière d'être, même hors norme, peut être un choix et mener à une auto réalisation satisfaisante. 

- et les situations ou le mode gestion d'une pulsion est bloqué par une répression pulsionnelle pathogène, comme traitement de la pulsion, sous tendue par des interdits moralistes très forts, ce qui génère un rapport à cette pulsion et à tout ce qui s'y rapporte fait de tension et d'angoisse.

Par exemple, ce n'est pas la même chose de faire le choix de la non violence et ainsi rejeter, en stoppant ou dénonçant, toute réaction qui est une forme de violence faite à un autre ou à soi même (transformation pulsionnelle de l'ordre de la sublimation et du refoulement), ou d'être dans un évitement systématique évident (pouvant aller jusqu'à l'isolement) de toute situation relationnelle allant du désaccord jusqu'au conflit, car cela pourrait s'orienter vers une tension qui s'apparenterait à de la violence, ce qui s'apparenterait clairement à une impossibilité de traiter intérieurement la pulsion de destruction (violente).